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Le dernier tabou

Nous vivons à une époque débridée. Les habitudes sexuelles de l'homme le plus puissant de la planète font les manchettes, le sperme congelé d'un gérant d'artistes bien connu devient sujet de conversation autour d'un café crème, on ne compte plus le nombre de scènes torrides dans les films grand public, les humoristes font salle comble avec des histoires plus salées que la mer Morte. Bref, on a tout vu, tout entendu, et les tabous n'existent plus? Erreur. Une pratique sexuelle, vieille comme le monde, reste dans l'ombre, tapie dans les alcôves. Enquête.

Dans "Sex in the City", la série de l'heure aux États-Unis, le premier épisode donnait le ton. À bord d'un taxi jaune, les quatre protagonistes, des femmes dans la trentaine, professionnelles et célibataires, discutent de leurs dernières aventures. L'une d'elles, rouge comme une pivoine, avoue qu'un de ses derniers amants avait exprimé le désir de..., euh, vous savez... L'une de ses interlocutrices, soudain vivement intéressée, s'allume illico une cigarette, au grand dam du chauffeur. «Désolé, mon vieux, mais on parle de la porte d'en arrière, et j'ai besoin de fumer!»

«La porte d'en arrière...» Impensable de dire le mot sodomie à la télévision américaine ou québécoise. Un récent sondage, réalisé auprès de 950 personnes par le magazine français Psychologies, montre que 55 % des femmes interviewées sont gênées à la seule idée d'aborder le sujet. Rien d'étonnant dans un pays (la France) où «espèce d'enc...!» reste l'une des plus grosses insultes.

Un peu d´histoire

La sodomie n'est pourtant pas le dernier truc sexuel en vogue. Dans la Bible, deux villes où les moeurs étaient plutôt olé olé furent détruites par la colère de Dieu. L'une d'elles s'appelait Sodome... Dans la Grèce antique, les professeurs estimaient qu'il n'y avait pas de meilleur moyen pour transmettre force, sagesse et virilité à leurs élèves. Et à une époque où la pilule n'avait pas encore envahi les pharmacies, force est d'admettre que cet orifice pouvait s'avérer pratique... dès qu'on voulait assurer ses arrières! Après avoir appris qu'une de ses consoeurs était enceinte, la célèbre cantatrice française du XVIIe siècle Sophie Arnould aurait même dit haut et fort qu'«une souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise».

Contrairement aux chefs religieux de l'empire perse, qui sont allés jusqu'à rédiger des codes encourageant la sodomie afin de limiter le nombre trop florissant de naissances, les Pères de l'Église et les théologiens se sont empressés de lui trouver un petit côté pas très catholique, justement à cause de ça! Réprouvant tout rapport charnel ne menant pas à la procréation, ils ont fini par en faire un péché contre nature plus grave que l'inceste ou le rapt d'une religieuse(!). Et pour être sûrs d'empêcher les hommes et les femmes de se livrer à ces accouplements «désordonnés», ils n'ont eu aucun scrupule à leur coller carrément l'Inquisition aux fesses! Après tout, il ne peut y avoir que du Satan là-dessous!... Sinon, comment expliquer que de bons croyants puissent ainsi se laisser tenter par des plaisirs rigoureusement défendus? La suite n'a rien de réjouissant. S'ils ne terminaient pas leurs jours sur le bûcher, à l'instar d'une certaine Antide Colas de Bétoncourt qui confessa en 1599 que le diable lui rendait visite par cette «porte», les amateurs de cette pratique étaient pratiquement condamnés à mourir de faim, puisqu'on leur prescrivait entre 3 et 15 ans de jeûne pour se «racheter».

Au XIX e siècle, les premiers psychiatres dressent un tableau des perversions sexuelles, qui inclut bien sûr la sodomie. En 1948, alors qu'une Amérique ultra-conservatrice et pudibonde se relève à peine de la guerre, le chercheur Alfred Kinsey lance une bombe: dans son célèbre rapport sur les moeurs sexuelles des Américains, il n'hésite pas à dévoiler que 69 % des hommes ont fréquenté des prostituées, 92 % se masturbent et 60 % pratiquent le cunnilingus. La révélation fait scandale. Pire: il reconnaît même que la région anale aurait un potentiel érotique pour la moitié de la population environ, sans toutefois entrer dans les détails. Lorsqu'on sait qu'encore aujourd'hui 15 États américains ont des lois anti-sodomie, visant autant les hétéros que les gays, qui prévoient (en théorie) des peines allant de 300$ d'amende à la prison à vie! — au Canada, la loi anti-sodomie a été révoquée en 1969 par Pierre Elliott Trudeau —, il faut avouer que Kinsey ne manquait pas d'audace. Mais surprise! Alors qu'on aurait pu penser qu'un pareil pionnier du sexe ne pouvait nourrir des scrupules marqués par la morale, voilà qu'on découvre bien des années plus tard qu'il avait aussi recueilli des données précises concernant la sodomie. D'après ses travaux, 11 % des couples mariés ont admis avoir essayé la sodomie. Mais on est en 1948... Le sujet était sans doute encore trop tabou pour qu'il ose s'y frotter de plus près en divulguant ces chiffres.

1972. Un film prend l'affiche dans la controverse. Dans "Le dernier Tango à Paris", du réalisateur Bernardo Bertolucci, Marlon Brando, figure mythique du cinéma mondial, et Maria Schneider, jeune actrice inconnue, y utilisent une plaquette de beurre d'une façon «originale» qui n'a rien à voir avec la cuisine... Coïncidence ou pas, dans les sondages, la sodomie fait un bond: 14 % des femmes et 19 % des hommes avoueront cette année-là s'être laissé tenter par une position qui, jusqu'alors, était plutôt en mauvaise posture.


Un petit mot de trois syllabes

«À l'émission, on reçoit régulièrement des appels sur le coït anal, du genre "Comment amener ça dans un couple" ou "Quoi faire si ma femme ne veut pas le faire", rapporte Sylvie Ledoux, animatrice de l'émission Éros et compagnie diffusée sur Canal Vie. Quand on parle de sodomie à la télé, c'est comme si ça donnait aux gens la permission de l'essayer. Après tout, c'est une pratique sexuelle comme une autre.» Mais psychologiquement, les interdits demeurent, comme si on avait atteint les limites de la «révolution sexuelle». D'après une enquête menée en 1992 chez nos cousins français, plus d'une femme sur deux trouve qu'il est choquant qu'un partenaire lui propose d'essayer la sodomie. Est-ce que cela revient à dire qu'une femme sur deux la pratique? Pas vraiment. Seulement une sur quatre va accepter qu'on passe de temps à autre par la porte d'en arrière, et sur ce lot (si on se fie aux chiffres publiés en juillet 1996 par le magazine Elle France), seulement 6 % ouvriront avec plaisir!

«Pour la plupart des gens, une voie de sortie n'est pas nécessairement une voie d'entrée, explique Sylvain Fillion, gérant de la boutique érotique Erotim. Alors les gens peuvent éprouver du dédain, soit parce qu'ils manquent d'information, soit parce que leur sexualité ne leur permet pas de passer au-delà de ça. Mais il est faux de croire que la sodomie est liée à l'homosexualité. D'après mon expérience, 75 % des gens qui la pratiquent sont hétéros, et j'ai beaucoup de couples qui vont acheter des films gay pour voir comment ça se passe.»

En état de siège?

Ignorance, poids des conventions, dégoût, culpabilité, gêne... Ça finit par peser bien lourd pour un petit mot de trois syllabes! «Culturellement, on n'accepte pas trop la sodomie parce que cette pratique est peut-être trop XXX au goût des gens, estime la sexologue et thérapeute Sylvie Lavallée. On peut aller piger dans diverses fantaisies, mais ce ne sera pas la première option retenue, car celles qui ne l'ont jamais essayée ont peur de la douleur, de l'inconnu. En plus, la femme peut avoir l'impression d'être dominée, rabaissée. Ça n'a rien à voir avec le fait qu'elle soit prude ou non. Il y a quelque chose de bestial dans cet acte, et elle ne veut pas passer pour une nympho ou une putain.» Du coup, même les prostituées se montrent réticentes à l'idée d'offrir ce service à d'illustres inconnus. «C'est pas complètement tabou, mais c'est rare que les filles en parlent, dit Sylvie Caron, agente de liaison pour Stella, un regroupement des travailleurs et des travailleuses du sexe. Dans le métier, elles aimeront mieux faire une fellation parce que ça ne les implique pas, c'est rapide et c'est de l'argent vite fait. Mais c'est sûr qu'il y en a parfois qui vont pratiquer la sodomie parce qu'elles ont besoin d'argent et qu'elles peuvent demander plus cher pour ça. Mais de toute façon ce n'est pas ce que les clients préfèrent.»

Pour y prendre plaisir, ou au moins l'apprécier à l'occasion, il faut au départ qu'on soit plutôt branchée sur la variété et sur le sexe — comme les lectrices du magazine Playboy, qui à 61 % ont expérimenté la sodomie (sondage mené au début des années 80). «Lorsque des partenaires vivent ensemble depuis longtemps, arrive un moment où ils tombent dans la routine et peuvent avoir envie d'explorer autre chose, pense Sylvie Lavallée. Ça prend une très grande entente entre les deux, car il y a quand même une grande différence entre l'une ou l'autre des pénétrations.» Autrement dit, vaut mieux s'abstenir de pratiquer la sodomie sans un minimum de préparatifs. Sinon, c'est un peu comme si on se lançait du haut d'un building sans parachute: on risque un atterrissage douloureux. «J'ai voulu essayer ça le mois dernier avec ma copine, mais comme on ne l'avait jamais fait ni l'un ni l'autre, on ne savait pas trop comment s'y prendre, rapporte Érick, 34 ans. Ça lui a fait tellement mal qu'elle m'en parle encore.»

C'est que cette région est pourvue d'un grand nombre de terminaisons nerveuses, ce qui en fait une zone érogène archi-sensible. Chaque femme ne ressentira pas tout à fait la même chose, puisque certaines trouveront ça carrément inconfortable ou douloureux, alors que d'autres éprouveront du plaisir. Il n'y a pas de norme. «C'est une forme de jouissance vraiment très différente qui ne donne pas d'orgasme, mais j'ai appris à l'apprécier avec le temps, rapporte Julie, 31 ans. Plus on le fait, meilleur c'est, car les inhibitions tombent et on sait davantage comment s'y prendre.» Et si on veut éviter le genre d'expérience traumatisante qu'a connue la copine d'Érick, il faut beaucoup de patience et une triple dose de douceur. Pas question de faire ça à la sauvette pendant la pause publicitaire! C'est d'ailleurs ce qui lui donne son petit plus car, justement, les préliminaires durent habituellement nettement plus longtemps que lors d'une relation ordinaire. «En fait, c'est le genre d'affaire que tu fais quand tu veux avoir une relation sexuelle qui se prolonge, confie Martin, 38 ans. L'autre grande différence, à mon avis, c'est que ce n'est pas un acte amoureux mais un acte sexuel où tu as l'impression de faire quelque chose de plus osé.».


Pimenter sa sexualité

Comme le dit si bien Sylvie Lavallée, il ne faut pas avoir peur de pimenter sa sexualité, parce que ça rehausse le goût de la sauce! «Moi, c'est le côté tabou de la sodomie qui m'excite, relate enfin Catherine, 29 ans. J'ai alors l'impression de franchir les limites du politically correct. Et ça, pour faire monter l'adrénaline, c'est drôlement plus efficace qu'une virée en moto!» Elle n'est pas devenue une accro de la sodo pour autant mais, une fois de temps en temps, elle aime bien. «Après sept ans de vie commune, il faut avouer que ça met du piquant», ajoute-t-elle.

«Les couples qui la pratiquent aiment jongler entre romantisme et perversité, explique Sylvie Lavallée. Ils sont à la fois capables de faire l'amour et d'avoir des relations hors de l'ordinaire, plus génitales, parce qu'ils sont très à l'aise avec leur corps et qu'ils peuvent atteindre un autre niveau d'intimité avec leur partenaire. À mon avis, ce n'est donc pas quelque chose qu'on fait le premier soir avec une personne qu'on vient tout juste de rencontrer, parce que c'est assez anti-romantique, merci!» Il faut aussi qu'on soit ouverte aux fantasmes de notre chum, puisque dans la majorité des cas, c'est lui qui risque d'amener le sujet sur le matelas. «Mais si une personne ne désire pas essayer la sodomie, il ne faut pas la forcer, s'obstiner ou lui faire croire qu'elle doit absolument le faire, souligne Marc Ravart, psychologue et sexologue en pratique privée et attaché à l'Unité de la sexualité humaine à l'Hôpital Général de Montréal. Il n'y a rien qui dit qu'une femme libérée doit intégrer la sodomie à son répertoire sexuel. Mais si elle en a le goût, c'est son choix!»

 

Karine Vilder

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